Interview de Kojiro AKAGI dans la revue PROSPECTIVE STRATEGIQUE

N° 36 janvier 2010 – Transport aérien : l’ère des turbulences
Rubrique HORIZON – http://ceps.asso.fr/aticle/les-artistes-qui-ont-participe-la-revue-prospective-strategique%C2%A0%C2%A0

Que peint Akagi ? Kojiro Akagi – prononcez Kôjirô Akagui, peint une ville : Paris. L’artiste parcourt depuis plus de trente ans les rues de sa capitale d’adoption ; tous les

jours, exceptés les jours de pluie, avec dans son sac une bouteille d’encre de chine, son porte-plume, comme un écolier d’autrefois, et une feuille de papier de 250 ou 300 grammes de format « 8 figures », très pratique pour le travail en extérieur.

LES ARTISTES QUI ONT PARTICIPE A LA REVUE PROSPECTIVE STRATEGIQUE

Dialogue avec Paul dans une voiture. « Il est temps que tu songes à organiser ma prochaine exposition. »

« Oui, mais j’hésite. Tu as beaucoup de choses. Des paysages de Paris dessinés à la plume et colorés, ils sont exquis. Tandis qu’un paysage composé uniquement de lignes rouges vives ou blanches immaculées sur une toile représente également ton univers. Néanmoins il faudrait du temps pour faire comprendre aux gens que cela vient d’un même auteur.

Tu as en plus une série inédite de femmes nues, de natures mortes, de dessins fantaisistes ou de portraits en croquis. Comment peut-on lier tout cela ? »

« Paul » signifie le marchand de tableaux Paul Sonnenberg. En 1975, c’est lui qui a organisé ma première exposition à Paris dans sa galerie ; en tout cas il est le premier marchand de tableaux à avoir pris le risque d’investir dans mon art. Quoique je l’aie connu alors qu’il jouissait d’un gros succès au Japon, en s’occupant de mode, de meubles, de bibelots divers et de tableaux, nous n’avons fait affaire que plus tard.

C’est seulement lorsqu’il m’a dit qu’il allait devenir un authentique marchand d’art que j’ai décidé de lui confiant quelques-unes de mes œuvres. Il a toujours des idées remarquables et audacieuses qui peuvent rencontrer le succès mais aussi parfois les déboires à n’en pas finir…

En avril 1963, ma femme et moi avons débarqué à Marseille d’un paquebot de la Compagnie des Messageries Maritimes en provenance de Yokohama. La destination suivante était Paris. Pendant que ma femme suivait des cours de couture pour travailler ensuite dans la haute couture, j’allais de mon côté à l’École des Beaux-Arts. Tout en faisant de la peinture, je fus successivement correspondant parisien d’une société japonaise de décors et de mannequins, agent commercial d’un fabricant de chemises d’homme, importateur de mode, correspondant d’un grand magasin japonais, envoyé spécial d’un journal professionnel, etc. Ce surcroît d’activité se poursuit aujourd’hui à travers des groupes d’artistes et même encore à travers des groupes d’industrie de la mode.

Évoquant le passé, je m’aperçois que j’ai toujours eu cette énergie débordante. Collégien, je fréquentais tous les après-midis les salles de cinéma. Petit provincial fasciné par le lauréat du prix Nobel, Yukana, j’ai intégré la section physique de la faculté des sciences. Le désenchantement fut rapide. J’abandonnais les déferlantes mathématiques pour me passionner pour les sculptures de plâtre. Toujours inscrit à l’université, je suis devenu aide-machiniste de théâtre. Le visage boutonneux, j’aimais aussi pratiquer la danse de salon. À l’époque, ma mère connaissait un certain succès en dirigeant une école de couture. C’est donc avec elle que j’ai pénétré le monde de la mode. Le diplôme de physique en poche, je m’exilais pour Tokyo où je fus successivement apprenti modiste, décorateur de vitrines, dessinateur de brochures publicitaires et modéliste. Je vivais modestement dans une chambre mais j’arrivais à organiser deux fois l’an un défilé de mes collections dans le salon d’un hôtel. Le « prêt-à-porter » venait d’être inventé en France, au Japon ces idées faisaient de moi un précurseur.

Entre la peinture et la mode, mon choix n’était pas encore arrêté, mais une chose était sûre : celle de devoir venir à Paris. À l’époque cependant, le voyage à l’étranger n’était pas autorisé, mon épouse et moi dûmes ainsi subir un examen de l’Agence nationale de science et de technologie et essuyé plusieurs échecs avant d’obtenir notre autorisation de sortie du territoire, au titre d’étudiants.

C’est curieusement les yeux secs que nous quittâmes Yokohama, mais les yeux plein de larmes d’angoisse que nous abordâmes Marseille. Cela fera bientôt un demi-siècle de cela. Durant tout ce temps, j’ai peint sans me soucier de vendre mes toiles en ayant toujours à côté de cette activité un autre métier.

Avec ses tendances variées, sans rapports apparent entre elles, ma peinture est l’expression de ces vies en parallèle. « Tu es un homme heureux, tu dessines et peins selon ton seul plaisir » me dit ma femme.

Lorsque j’étais élève aux Beaux-Arts, je dessinais à tort et à travers des femmes nues et des paysages, croyant que cela m’aiderait à adapter ma technique ; au Japon, mes dessins suivaient une imagination romanesque, qui je souhaitais maintenant étouffer. Le maître Brianchon me répétait « Tracez tout droit un trait ». Il voulait peut-être m’apprendre la clarté, la noblesse et la distinction européennes.

« Pour un artiste, il n’est pas bon de rester étudier trop longtemps », ce fut donc ce conseil de maître Kinosuke Ebihara que je décidai de mettre en pratique après… neuf années écoulées entre rue Bonaparte et le quai Malaquais. À ma décharge je dis que cette vie estudiantine prolongée a en partie été due à la nécessité d’obtenir le titre de séjour en France. Cela étant, je sortais enfin des ateliers de Saint-Germain-des-Prés pour m’aventurer dans Paris.

Mon objectif était de réaliser une centaine de croquis et je comptais y passer trois mois, à raison de deux croquis par jour, un le matin, un l’après-midi et le reste du temps, en travaillant chez moi. Très vite mes calculs se sont avérés mauvais : une fois à la maison avec mes pinceaux et mes couleurs, j’avais beaucoup de mal à retrouver les détails auxquels je tenais. J’ai donc progressivement adopté une méthode très détaillée et précise de dessin, utilisant une plume très mince et parfois des encres de couleur. Ce travail demandait plus de temps et c’est en moyenne vingt ou vingt-cinq fois que je devais me rendre sur place, pour un seul croquis. En fin de compte, il m’a fallu dix ans pour achever le centième.

C’est à peu près à cette époque que j’eus l’idée de peindre à l’huile uniquement avec des traits tracés au pinceau.

À l’instar des croquis de cette époque, mes toiles sont ainsi le plus souvent composées de seuls traits rouges ou blancs. Les trais noirs sont aussi très bien acceptés par le public lorsqu’il s’agit de dessiner ou peindre les rues de Paris ; les traits d’autres couleurs en revanche déconcertent les gens.

Lorsque j’étais enfant, mon grand-père appartenait à l’Armée du Salut. Il allait ainsi dans les rues, « jouant du cornet », vêtu d’un manteau rouge et coiffé d’une casquette ornée d’un ruban de même couleur. Ma mère, elle-même membre de l’œuvre de charité, s’amusait aussi à surprendre les gens ainsi vêtue de rouge. S’il n’est pas rare aujourd’hui de croiser des femmes ainsi flamboyantes, ce n’était pas le cas, à l’époque, dans une ville japonaise de province.

Lorsque je dessinais, ma mère me demandait sans cesse d’ajouter un peu de rouge par ci, par là. « Cela mettra ton dessin en valeur » disait-elle. « Mais maman, il n’y a de rouge nulle part », je lui rétorquais. C’est tout de même elle, en bonne kyôiku-mama, maman éducatrice, qui m’a enseigné à mettre ce petit accent rouge en plein milieu d’une prairie verte. Peut-être était-elle vaguement inspirée

par une quelconque œuvre fauve ? L’idée m’a en tout cas valu les éloges des jurys aux multiples concours de dessins de paysage qui ont jalonné ma scolarité. « Cet enfant a une expression hardie », disaient les enseignants. Si de nos jours on soigne le talent artistique des individus dès leur enfance, ce n’était pas une attitude courante avant la seconde guerre mondiale. C’est peut-être pourquoi ces épisodes me sont inoubliables.

Pourquoi je peins ? Lorsque je commence à me poser cette question, le sommeil m’abandonne. Mon grand-père maternel, maître en marouflage, réunissait souvent autour de lui, en plus de ses ouvriers, des amateurs d’art provinciaux, des peintres ou des calligraphes. Mais la peinture n’avait guère de mérite à ses yeux, « le peintre n’est qu’un clochard de salon » se plaisait-il à dire. Ses passions étaient multiples : l’Armée du Salut comme je l’ai dit, la poésie, la cérémonie du thé, les arts divinatoires ; bref, c’était un provincial cultivé. Quant à ma mère, professeur de couture européenne, elle se faisait l’écho de ce qui se passait dans la capitale. C’est un peu irrité contre cette ambiance familiale que je suis monté à Tokyo.

Mon père était lui un homme du chemin de fer. Cependant, à peine entré dans l’entreprise nationale, il était appelé sus les drapeaux et envoyé en Mandchourie. Quatre ans après la fin de la guerre, il était toujours prisonnier de guerre dans un camp soviétique. Les huit années de vie forcée à l’étranger lui avaient enlevé la foi chrétienne en le faisant aussi devenir furieusement anti-communiste. À son retour, il reprit son emploi aux Chemins de Fer Nationaux pour y terminer sa carrière de comptable. Je me sens quelque peu penaud de lui avoir dit, la veille de mon départ pour la France, que je partais pour deux ans.

Nous autres, artistes étrangers, menons à Paris une vie de bohême. C’est précisément le charme de cette ville qui ouvre ses portes à de nombreux artistes étrangers. Nous pouvons y être indépendants et nous concentrer sur notre art en menant une vie frugale mais sans être dérangé par qui que ce soit.

Baigné par la riche histoire de cette ville où nos prédécesseurs ont laissé des œuvres d’art inestimables, c’est là que j’aurais vécu, beaucoup plus longtemps qu’à Tokyo et même beaucoup plus longtemps que dans ma ville natale d’Okayama.

C’est ici à Paris que j’ai appris à observer les choses. J’observe un objet et dialogue avec lui en essayant de recréer peu à peu sur ma toile l’ensemble qui me paraît désespérément immense. Pourtant, continuant à constituer mon architecture trait par trait, quelle excitation et quelle joie j’éprouve lorsque que, vers la fin, je vois mes traits prendre forme.

Quelquefois, un dessin a besoin d’une petite retouche que j’essaie de faire en atelier. Mais la plupart du temps, je trouve le résultat insatisfaisant et j’ai alors le besoin irrésistible de retourner sur place avec mon matériel. Même lorsque je réalise un dessin imaginaire, j’ai besoin d’un modèle. C’est pourquoi je pense avoir beaucoup de chance de « fréquenter » et « vivre » avec mes sujets parisiens.

La majeure partie de mon travail consiste à tracer, effacer et retracer des traits jusqu’à ce qu’ils me paraissent vrais. On croit souvent que j’ai inventé une machine pour tirer des traits qui mériterait un brevet spécial. En réalité, ma façon de procéder est très classique, je peins à main levée avec des pinceaux fins et de la peinture à l’huile traditionnelle. C’est par hasard, en 1969, que j’ai découvert pour me paysages parisiens cette technique de peinture à l’huile avec une ligne rouge en relief épais. Ceci m’est arrivé grâce aux verriers vénitiens lors d’un séjour en Italie. Dans l’histoire de l’art, ce genre de peinture était nouveau. Devenu ma facture – « le fil d’Akagi », il m’a permis de devenir sociétaire au Salon d’Automne.

J’avais achevé mon centième croquis en 1978. Recommandé par un ami, j’ai eu la chance de publier aux Éditions Kôdansha un album intitulé « Cent vues de Paris, mon Paris ». Désirant réserver les originaux à la ville de Paris, j’en ai fait don au Musée Carnavalet où ils ont été classés dans une collection de trois cent milles dessins et estampes. J’ai pu m’accorder ainsi, avec le consentement de mon épouse, un grand luxe en tant qu’auteur. Plus tard, le Musée a accueilli également 2 de mes huiles.

À chaque fois que je termine un centième dessin de la ville, je publie un livre. Quatre sont ainsi déjà parus. Un cinquième est en cours.

Depuis 2005 Kojiro Akagi est representé par la Galerie de Paris, crée par un couple international de parisiens Jean-Luc Masson et Anna-Filimonova, elle-même artiste qui peint Paris. Cette galerie correspond parfaitement au concept d’activité de Kojiro Akagi car elle se consacre entièrement aux artistes pour qui la ville des Lumière est une source d’inspiration majeur. Ensemble, ils organisent les expositions du Mâitre dans des lieux institutionnels et sur le net. La dernière en date en avril 2009 dans la splendide salle des Fêtes Art Déco de la Mairie du V face à Panthéon a présenté une rétrospective inédite de l’Ariste « Akagi Connu et Inconnu » présentant pour la première fois les série inédites des Nus Parisiens et des nature-mortes de mémoire parisien – des annonces sur les murs, des bouches d’égout, des objets de l’histoire parisien.

http://www.galeriedeparis.fr